Le Portrait de Dorian Gray d'Oscar Wilde met en scène un pacte terrible : celui d'un homme qui garde son visage intact tandis que son portrait, seul, porte le poids de chacune de ses fautes. Année après année, la toile se corrompt à sa place, jusqu'à devenir méconnaissable, hideuse, tandis que lui continue de sourire, immuable, éternellement jeune.
Chiaroscuro est aussi traversée par une dégradation continue. Le deuxième thème de la pièce est une citation détournée des Scènes de la forêt, cette musique de piano que Dorian joue au tout début du roman, quand rien encore n'a été corrompu, quand le portrait et l'homme sont encore un seul et même visage. Ce thème traverse ensuite l'œuvre entière, mais il ne revient jamais tel qu'il était. À chaque apparition, il se salit un peu plus, se déforme, s'alourdit, comme si chaque écoute laissait une trace sur lui, à la manière du tableau qui absorbe, à la place de Dorian, chacune de ses fautes.
L'écriture pour cordes porte cette corruption dans son geste même : des glissandi qui coulent comme une peinture encore fraîche qu'on laisserait dégouliner, brouillant peu à peu les contours nets du thème initial. La beauté n'est jamais totalement effacée, elle est engloutie sous ce qui vient s'y superposer, couche après couche, jusqu'à ce qu'il ne reste plus, du visage d'origine, qu'un souvenir déformé sous la matière qui l'a recouvert, hideuse et terrifiante.